Annouchka Brochet Marina Chernikova Valery Chtak Exposition de Groupe Dubossarsky - Vinogradov Alla Esipovich Laszlo Fehér Dasha Fursey Georgy Gurianov Valery Koshlyakov Vlada Krassilnikova Andrei Molodkin Ivan Plusch Aidan Salakhova Arsen Savadov Sergei Serp Yuri Shabelnikov Stephen J. Shanabrook Sergey Shekhovtsov Rupert Shrive Olga Tobreluts Evgeny Yufit |
 |
Serp, tel est le nom que l’artiste s’est choisi. En français, c’est un nom fort, dont la syllabe unique est violente, fait penser au coup donné par un paysan, ou encore à la faux de la Mort. Si la faucille était l’un des deux emblèmes de l’ex-URSS, la serpe est donc plus métaphysique. Je pense à l’alliance chez Malevitch de la figure du bûcheron, de l’habitant de la datcha, et de la construction plus abstraite des formes et des couleurs.
A la galerie Orel, Serp plante le décor: la cabane sur l’île du bûcheron. Un ancien prisonnier disait qu’en prison, on ne peut supporter que 3 livres: L’Idiot de Dostoïevski, Don Quichotte de Cervantès et Robinson Crusoe de Daniel Defoe. Ce sont 3 livres qui recentrent le regard sur l’homme, dans sa différence, dans son isolement, avec sa seule force intérieure et son rêve. L’île du bûcheron est comme l’île du naufragé Robinson: un lieu où il faut recréer le monde à partir de l’homme. On ne va plus en forêt, on va encore en prison: le monde insulaire est comme la clairière en forêt. Dans les contes de notre enfance, il y a toujours un coin de Sibérie avec une isba dans la neige; mais aussi des cabanes dont l’habitant est absent et va revenir. Le bûcheron reviendra-t-il? Entre la maison en paille, la maison en bois et la maison en briques, l’artiste russe ne peut habiter que la maison de bois, comme la cabane de Baba-Yaga. Ce bois, c’est comme un corps: les bûches sont les membres d’un corps dispersé, mutilé comme le sont les fenêtres effondrées. Réciproquement, dans les tableaux, les bras s’étirent comme des branches d’arbres, la peau devient ligneuse.
L’homme disloqué, l’homme-tronc dont la tête est coupée de ses pieds, de ses traces dans la neige, a du mal à se tenir à la verticale. Comment réunir ses fragments? La trame et les motifs répétés, dédoublés, inversés de l’art populaire (les tissages, les broderies, les tapis, les rideaux) sont un moyen qu’utilise l’artiste pour retrouver de la cohérence, du construit. Ses images réveillent profondément l’imagination. Le Russe Mikhail Bakhtin a expliqué Rabelais en le rapprochant de la culture populaire et du carnaval. Chez Serp, le monde est également mis à l’envers.
L’artiste a tenté la nudité des bêtes dans la nature. Les films nécro-réalistes -ceux de Yufit par exemple- espéraient la communion avec la forêt, l’eau, et que l’homme soit arbre et ruisseau, traversé par l’élan vital du cosmos. Les tabous de la société soviétique allaient-ils fondre dans les années 1990 face à cet art fantastique et écologique, face à cette expérience qui rappelait Eisenstein et Bunuel? Mais sous la pluie, sont nés les fantômes et la tentation du suicide.
Nécro-réalisme: figurer les mille façons de se donner la mort. Syndrome punk tardif? « Gothique » à la russe ? La Russie de toutes les contradictions, après Gorbatchev, celle de Eltsine puis de Poutine. Mais l’œuvre de Serp n’est pas réductible à un moment, à une société, à l’ « âme » russe. Elle manifeste une lutte entre la vie et la mort où la vie ne serait pas la vie, mais l’art, où la mort ne serait pas la mort, mais l’inertie, l’incapacité de donner, l’impossibilité d’aimer: bref ce qui empêche de joindre la vie et l’art, et fait renoncer certains à la vie. Qu’ils se suicident, ou encore qu’ils vivent comme du bois mort, des bûches.
A partir de ces bûches, le bûcheron qui les aura coupées, construira la maison. Elle rassemble les forces antagonistes, elle est l’idéal de l’unité retrouvée. La maison et pas l’église, la maison et pas le palais du peuple: même si son aventure jouxte le sacré –les compositions de maints tableaux évoquent des tableaux religieux (crucifixions, icônes, mandala…)- et l’idéologie (images de propagande, visions collectives), l’artiste voit la maison comme une utopie anarchiste, qu’on ne peut aliéner mais qu’on peut partager. Monde sans femmes, mais pas sans féminin, monde d’adultes, mais plein de rêves d’enfants: point de vue situé d’un homme donc, mais qui s’étend à tous les hommes.
Serp frappe fort: du noir, du cerne noir, des corps xylographiés, des ombres, des frottements du pinceau qui écrasent les traits, les étirent, les burinent, des images brutalement composées : comme des bannières, des fanions, des images bandées, fanées, sacrifiées: une peinture à couteaux tirés.
La peinture de Serp est une peinture à la hache d’une humanité poignante.
Thierry Dufrêne
|
|

La mitraille d'automne, 2007. Huile sur toile, 135 x 84 cm
|  |