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Le « Monde sous-marin » de A.Vinogradov et V.Dubossarsky
Grand tableau : du ciel sous les eaux
Le « Monde sous-marin » d’Alexandre Vinogradov et Vladimir Dubossarsky est une vaste composition qui met en scène l’Atlantide submergée où règnent l’apesanteur, l’immobilité heureuse, la sérénité. L’eau permet aux personnages des mouvements aisés comme dans les rêves. Insouciants, jeunes gens et jeunes filles nagent – à moins qu’ils ne volent -, un verre de vin à la main, pour fêter un Noël aquatique autour d’un sapin décoré. Les poissons nagent avec eux, le linge sèche. C’est un espace utopique où vivent, heureux, des humains amphibies qui ignorent le poids des préoccupations terrestres et les contraintes de la gravitation.
Alors qu’au début du XXe siècle les modernistes aspiraient au Cosmos pour s’émanciper de l’attraction terrestre, en concevant, comme Malevitch par exemple, des projets de satellites artificiels tournant autour du globe, cent ans plus tard A.Vinogradov et V.Dubossarsky nous plongent dans les abîmes d’un océan universel. Pourquoi ? Sans doute parce que les cosmonautes et les stations orbitales sont devenus des réalités quotidiennes tandis que les villes sous-marines habitées ne le sont pas encore. Ou bien parce que l’espace cosmique, avec sa noirceur et son absence d’atmosphère, est symbole d’héroïsme surhumain et de dépassement de soi, alors que la plongée dans l’eau bleue, palpable et transparente, est plus séduisante pour l’homo sapiens-consommateur qui grandit avec la publicité de toutes sortes de shampoings, bains moussants, boissons rafraîchissantes et liquides nettoyants qui exploitent des images aquatiques. L’eau caresse le corps, nettoie, étanche la soif, nous épargne de toutes sortes de poids (cela va du fardeau des préoccupations quand nous nous prélassons sur une plage exotique à la perte de poids que promet la thalassothérapie). Lose weight right now ! Cette injonction des compagnies pharmaceutiques ne nous renvoie pas à l’espace symbolique d’une apesanteur cosmique que l’on serait en droit d’attendre mais à une densité enveloppante, celle du fond de la piscine « Danone 0% » ou bien celle de l’aquarium aux poissons exotiques du screensaver de l’ordinateur.
De même que d’autres projets de A.Vinogradov et V.Dubossarsky, le « Monde sous-marin » façonne l’image de l’utopie à l’âge post-utopique. C’est un récit sur l’impossibilité de croire en un âge d’or en même temps que sur le désir irrépressible de refonder cette croyance. Pour entrer au paradis, il faut s’envoler, nager, se noyer et, quittant ce monde pour toujours, revenir à ses rêves d’enfance, peuplés de jolies filles en maillots de bains et de navires engloutis bourrés de trésors. Le « Monde sous-marin » est aussi serein que les souvenirs de l’idéologie morte de l’âge soviétique – la dernière grande utopie de justice sociale et d’égalité universelle. Par le même mouvement, ce projet clôt le cercle du voyage entrepris par les artistes, qui les a conduit du fond de la piscine claquemurée de l’idéologie et de l’identification nationale aux abysses non moins générateurs de claustrophobie du désir de capitalisme.
De l’utopie idéologique à l’utopie de la communication généralisée
Le « Monde sous-marin » de A.Vinogradov et V.Dubossarsky est une utopie post-médiatique. Ce tableau en plusieurs parties, exposé pour la première fois au pavillon russe de la 50e biennale de Venise, constitue une fraction de leur projet de « Peinture totale ». Fondé sur la ré appropriation des images mass-médiatiques, de la publicité et des vidéo-clips, ce projet a été entrepris par les artistes en 2001. A.Vinogradov et V.Dubossarsky, après avoir travaillé ensemble plus de dix ans, ont réalisé ici leur premier projet post-idéologique de « peinture sur commande » au moment même où l’Etat a cessé d’être le commanditaire des grandes œuvres d’art. Les artistes ont réalisé par une série de tableaux la transmission thérapeutique du pathos de la peinture réaliste socialiste (en se calquant sur les œuvres d’Alexandre Deineka et d’Alexandre Plastov) qu’ils insèrent dans un nouvel espace médial, conforme à celui de la publicité et des magazines people sur papier glacé qui ont fait leur apparition en Russie à peu près au même moment que le projet de A.Vinogradov et V.Dubossarsky.
La réalisation du Grand tableau commence en 2001 ; elle figure le monde par une œuvre picturale composée à partir d’images tirées de la culture de masse internationale. Ainsi vient au monde la série dite américaine « Notre Meilleur des Mondes » , exposée dans galerie Jeff Deitch à New -York, où se retrouvent des stars et des personnages de bandes dessinées, de Schwarzeneger à Spider Man, Madonna et Barbie. Vient ensuite le « Petit-déjeuner sur l’herbe », acquis par le Centre Georges Pompidou à Paris, qui offre une relecture de l’histoire des Impressionnistes français que l’on retrouve au paradis en compagnie de top models et d’animaux paisibles. Les stéréotypes culturels de l’âge de la reproduction mécanique des œuvres ont engendré une peinture post-médiatique, qui semble empruntée aux magazines et qui y revient très souvent comme une espèce de « cover-girl » insolite. Les artistes sont passé de l’utopie idéologique à l’utopie communicante. L’utopie idéologique renvoie au dépassement, au plaisir lié à l’accomplissement d’exploits tels que la conquête des mers et des rivières et le peuplement du fond des océans. Les héros du « Monde sous-marin » ne luttent pour rien, ils prennent du plaisir. Dans le monde de l’utopie communicante, toutes les luttes sont terminées à l’exception d’une seule – la lutte pour le plaisir. Le plaisir le plus immédiatement proche du consommateur : tends la main et achète ! (au contraire du plaisir promis par l’utopie idéologique qu’aucun argent ne peut acheter) ; un plaisir tangible, uniquement concentré sur les sensations corporelles, bien loin de celui que doivent éprouver ceux qui jouissent de la fraîcheur de l’Empyrée, de la revivification par les sources et autres délices célestes… Non, il ne s’agit pas ici de plaisirs paradisiaques destinés à la personne mais à sa peau, ses cheveux, ses dents, son estomac, son larynx, ses hanches, ses mains, ses pieds – autant de constituants d’un consommateur décomposé en objets partiels.
Comme dans toute utopie, on est ici dans un espace hors de l’espace ; leur paradis est renversé sous l’eau comme dans un miroir. Le temps est aboli, mais les images.
Dans un monde où l’on vole à travers une boîte de yaourt allégé, où un chocolat « paradisiaque » vous transfère instantanément sur les rives d’un océan, la concaténation d’images terrestres et sous-marines ne surprends personne. Le « Monde sous-marin » de Vinogradov et Dubossarsky est un espace de désir, une utopie contemporaine de la communication totale, dans laquelle une chose est aisément substituée par une autre, où règne le mythe d’une apesanteur consumériste.
Olessya Turkina
Critique d'art, Commissaire d'exposition d'art contemporain
Traduction : Joël Bastenaire
L'Utopie transversale d'Alexandre Vinogradov et Vladimir Dubossarsky
Depuis une décennie, Alexandre Vinogradov et Vladimir Dubossarsky brossent de grandes fresques allégoriques, chaînes narratives de pulsions charnelles et de symboles déjoués. Dans une tradition d'atelier – tels Gilbert & Georges ou Pierre & Gilles – Alexandre et Vladimir travaillent à quatre mains, éludant par le binôme l’enjeu de l’attribution de l’œuvre. Si, en réaction à l'art radical et au conceptualisme russes, leur idée de la lisibilité picturale prolonge et revendique un style néo-pompier hérité en droite ligne de l'esthétique réaliste socialiste, les deux artistes installent - contre l’histoire et ses postures - une conception hédoniste de l’existence.
Dans sa globalité, cette œuvre post-perestroïka s’annonce ouvertement abréactive : le paradis perdu, le temps retrouvé, le vieux rêve orientaliste projeté sur l’Occident... Dans un passé proche, leurs bacchanales hétéroclites et monumentales occupaient la terre ferme, retouchaient le ciel. Référence crypto religieuse - de Véronèse à Tintoret et de Raphaël au Titien - exemptée de toute culpabilité divine, leurs messagers lévitaient il y a peu à l'aplomb de personnages plus ou moins libertins, plus ou moins libertaires…Un appel ironique à la Renaissance ? Certes, mais laquelle?
Falsification des emblèmes du spectacle planétaire, leur méthodologie appelle au recyclage des charges culturelles par le détournement. Ce n'est pas en déboutant frontalement les socles mais en oblitérant par l’amalgame et le contre-emploi leur fonction même qu'il s’agit pour eux d’extraire de leur contexte les icônes déclarées de la société médiatique (Warhol, Schwarzenneger, Madonna…), de déréaliser l'acquis du quotidien en en dégrafant l'armure symbolique, jusqu’à l’œuvre d’art. Un village mondial, une fête sous-marine sans a priori et pour l’exemple? Russes, encore un effort ! Revival alternatif, surréalisme tardif, flamboyant, dites-vous ? De ce kitsch fantasmatique exaltant une mythologie païenne, monte un imaginaire désincarcéré de toute propagande, hermétique à tout système organisé.
Face au triomphe tentaculaire de la marchandise, leur dispositif paradoxal avalise le projet comme utopie monnayable. Dans un conformisme déclaré mais non sans ironie implicite, nul mot d’ordre de rébellion inféodée à l’église picturale institutionnelle. Mauvaise guerre du bon goût, l’attitude nihiliste attendra qu’il y ait à nouveau de quoi détruire… Réactualisation de l'idéal nietzschéen, d’une plénitude déployée, d’une immédiateté directe et décomplexée…Comme une urgence thérapeutique à semer des champs de bonheur, à brasser du bénéfique. Simplement fleurir la vieille stèle totalitaire et rejoindre au plus vite de son corps désirant l’appétence en vigueur d'un monde autoproclamé libre.
En décidant aujourd’hui de plonger l'imaginaire collectif dans l’apesanteur amniotique de l’élément marin (réponse ironique à la tragédie du Koursk comme métonymie de la déliquescence soviétique ?) les deux compères déroulent en cinémascope une odyssée statique, conviviale, érotisée, une micro-société déhiérarchisée aux allures de club de loisirs. Jouir, disent-ils. Avec l'océan comme ultime espace vierge, le jaillissement acidulé qui nous submerge par la multitude hétérogène de ses entrées fait provisoirement taire les rouages sévères de la société russe et, par extension, ceux de l’humanité tout entière.
En assignant au sein de cette prescription générale héros spectaculaires et acteurs sans grade en des lieux et contextes insolites, le projet alchimique et transversal de Vinogradov et Dubossarsky travaille à un décloisonnement utopique, social comme poétique. En d’autres termes, cette expatriation radicale des codes – déterritorialisation opérée au mépris du schéma mondial – induit une distorsion tendant aussi bien à innocemment déprogrammer l’insidieuse disqualification idéologique des rapports humains non-homologués ou non-productifs, qu'à enrayer par la confusion des genres et des missions respectives la déréliction annoncée de la tolérance.
Stéphan Lévy-Kuentz
Écrivain, critique d’art
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Noel 1, 2003. Huile sur toile, 144X194 cm
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