Artistes Alla Esipovich | : No Comment (Alexei Ingelevich) Projets | Biographie | Bibliographie | Presse

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La carrière artistique d’Ala Esipovitch s’est construite très rapidement : une exposition au Musée Russe de Saint-Pétersbourg, deux expositions personnelles au dernier Festival International de Photographie de Moscou, l’intérêt de collectionneurs de premier plan et de Sotheby’s... Tout cela en seulement six ans. Il est vrai que son expérience professionnelle au sein d’un journal de mode et l’habitude de photographier des célébrités lui ont été indispensables pour arriver au degré de séverité et même de dureté dont elle a fait preuve dans son premier projet « No comment ».

Cette série, qui a immédiatement intéressé le Musée Russe, a beaucoup choqué, car elle met en scène des personnes très agées en situation d’auto-présentation, d’auto-exhibition. Ces corps âgés dénudés, tout comme le set de photos de nain, semblaient faire écho à la poésie particulière des « fleurs du mal », dans la tradition de Diane Arbus et J. P. Witkin. En réalité, il n’en était rien, tout comme il n’y avait de sa part aucune autosatisfaction devant la radicalité de la documentation. A la place, il y avait une qualité très humaine que j’ai essayé de définir ainsi : le corps comme fardeau de la vie. Dostoïevski a popularisé la notion de garçons russes. Je pense qu’Ala Esipovitch a réussi à visualiser l’idée de vieillards russes. La période soviétique a été marquée par l’extrêmisme (« Nous cravacheront le cheval de l’histoire » V. Maïakovski), privée de la majesté biblique naturelle de son écoulement. Logiquement, l’appel du temps, le refus d’accepter les contraintes de la vie sont également extrêmes, provocateurs, désespérés. Ala Esipovitch a fait parler d’elle grâce à l’exposition « No comment »

Souvent, les artistes s’égarent après un premier succès. Mais Ala Esipovitch a confirmé sa position par la suite. Elle a prouvé qu’elle s’enracinait non seulement dans le domaine esthétique, mais aussi dans le contexte du quotidien. La série « Bonheur » rassemble des couples dans lesquels les hommes sont beaucoup plus âgés que les femmes. Cette situation banale appelle la situation d’ingérence visuelle, de voyeurisme, lorsque, comme l’écrit Andy Grundberg, critique photographique au New York Times, « de spectateurs nous sommes transformés en voyeurs » («from viewers we are made into voyeurs»). Ala Esipovitch ne répond pas à cet appel. Elle représente des couples heureux.

La force motrice de ses narrations visuelles repose avant tout sur les relations psychologiques (montrées également dans ses manifestations corporelles et même tactiles) entre les modèles, faites d’attirance et de répulsion. La métaphore du miroir se révèle dans la façon dont les modèles coexistent, dont ils sont orientés les uns par rapport aux autres dans l’espace, dont ils se reflètent réciproquement, pas tant de façon mimétique que psychiquement et émotionnellement. Une autre série est consacrée aux femmes – aux actrices. Ici, pas de jeu : ce sont de vraies actrices, faisant partie du fichier des studios de cinéma, qui arrondissent leurs fins de mois sur les tournages. D’un âge déjà avancé, auquel elles ne peuvent plus faire carrière, probablement pas très heureuses dans leur vie privée, elles sont souvent « au bord de la crise de nerfs ». En un sens, elles « jouent » : elles déclament quelque chose, essayent des costumes de théâtre.

Dans les vidéos qui accompagnent les photos, ce jeu devient une obsession psychotique. Ce ne sont pas des auditions pour un rôle, mais pour la vie. Essayer de vivre différemment, de changer les décors monotones, de sentir la différence... Hélas, les essais sont voués à l’échec. Ala Esipovitch montre avec une extrême lucidité ce qui ne peut être masqué par des draperies : les varices sur les jambes, le laisser-aller, les signes de vieillesse... Et aussi ce petit quelque chose qui explique l’échec professionnel de ces femmes : le ridicule des poses affectées, une certaine maladresse...

Malgré tout, Ala Esipovitch a réalisé une série très chaleureuse. Cette chaleur se traduit dans la patience dont l’artiste fait preuve vis-à-vis de ses héroïnes, dans le temps qu’elle leur consacre à elles, et non à la mise en scène. Ce temps nécessaire à ce que les actrices s’ouvrent, partagent leurs espoirs. Dans la photographie contemporaine, l’humanité fait non seulement sens, mais aussi forme. Ainsi, Peter Galassi parle désormais de « chemins vers le cœur » et de la présence invisible de la caméra. Il me semble qu’Ala Esipovitch a senti parmi les premiers la pertinence de cette « nouvelle forme de contact » : la photographie de la confiance.


Alexandre Borovski
Directeur du Département d’art contemporain du Musée National Russe de Saint-Pétersbourg
 

Sans titre 5, 2004. Photographie noir et blanc, 67 x 67 cm, 10 éditions